En compagnie d'Aline Fauvarque, journaliste économie, Finance

Gilles Cosson, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez écrit « Cyniques et Cie ? S’agit-il d’une œuvre autobiographique ?

 

Il ne s’agit en aucun cas d’une œuvre autobiographique. Bien entendu les héros de mes différents romans me sont proches, au même titre que le personnage central de « Cyniques et Cie ». Je rappelle que j’ai écrit voici quelques années un autre livre relatif au monde des affaires : « Un combattant » qui mettait en scène un chef d’entreprise sans état d’âme. Il me semble qu’un romancier s’efforce toujours de créer des personnages qui représentent diverses facettes de lui-même au travers de situations imaginaires.

 

Sans états d’âme ? Serait-ce une caractéristique du monde des affaires ?

 

Evidemment! J’ai appartenu à ce milieu en d’autres temps et ai gardé en mémoire ses us et coutumes. Quand je vois l’affaire Kerviel ou le scandale Madoff avec leur appât du gain généralisé et leurs vertueuses indignations, disons que je ne suis pas surpris… J’essaye donc dans mon nouveau livre de rendre compte de la cruauté, mais aussi de la lucidité sans illusion du monde dirigeant d’aujourd’hui. Il convient dans ce monde là d’avoir toujours une longueur d’avance sur les événements en dehors de toute considération morale. C’est  ce coup d’œil, à la fois désabusé et cynique que je m’efforce de faire ressortir. 

 

Coup d’œil cynique, dites-vous ?

 

Un chef d’entreprise doit savoir naviguer entre les écueils quels qu’ils soient : financiers, politiques ou personnels avec un seul souci en tête, celui de l’efficacité, et peu importe les décombres sur le chemin !

 

Idéal versus efficacité, le combat est-il perdu pour le premier ?

 

Cette question est certainement un des points importants du livre. À l’occasion d’une journée où il risque de perdre son poste, le héros s’interroge sur ses raisons d’agir et il s’aperçoit de toute l’ambiguïté de sa position : à la fois attiré par le réalisme redoutable du milieu qu’il côtoie et effrayé par l’absence d’idéal, disons de « signification » au sens noble du terme, de son action. 

 

Certains des personnages que vous décrivez font penser à des figures bien connues du monde des affaires…    

 

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou non ne pourrait être que pure coïncidence. Bien entendu, il est des caractéristiques communes aux acteurs de ce milieu,  mais il serait tout à fait vain de vouloir mettre un nom sur tel ou tel personnage du roman.

 

La tonalité de votre livre est globalement pessimiste.  Les dirigeants seraient-ils incapables de mettre leurs actes en rapport avec la morale ?

 

 La morale est une chose, les affaires en sont une autre. Cela  a été et reste vrai dans toutes les civilisations et sous tous les régimes. Comme je le rappelle dans le livre, ni les Soviétiques à l’époque, ni les Américains, ni les Chinois, pour prendre quelques exemples, ne s’embarrassaient ou ne s’embarrassent de considérations morales lorsqu’il s’agit de leurs intérêts. Telle est la règle du jeu et celui qui n’est pas prêt à la jouer n’a pas sa place dans le monde des puissants.

 

Aucun espoir donc pour quelqu’un qui mettrait au premier plan des règles éthiques ?

 

Je pense qu’il faudrait être bien fou pour ne pas jouer la partie comme il convient dans l’univers globalisé d’aujourd’hui : l’angélisme n’y a pas sa place. Et quand je dis la jouer comme il convient, j’entends la jouer avec toute la froideur nécessaire.  Mais il ne faut pas mélanger les moyens et les fins en oubliant ces dernières, ce qui est trop souvent le cas. La lucidité, l’énergie, le cynisme même, face à des adversaires déterminés et qui ne vous feront aucun cadeau, quelle que soit leur nationalité, sont des moyens qu’il faut savoir utiliser. « Rendons à César… ». Le problème des fins, celui de l’intérêt général, celui de la morale personnelle, plus généralement celui du « sens », appartiennent à un autre univers qui fixe les bornes qu’il convient de ne pas dépasser et permettent à l’individu de garder le cap à long terme.  

 

Vous est-il arrivé d’éprouver pour un homme d’affaires de l’admiration ?

 

Oui, cela m’est arrivé, bien sûr, plus, je dois le dire, pour de grands industriels que pour de brillants financiers. Il me semble que le monde financier d’aujourd’hui a passé les bornes de la décence. Lorsque j’entends le patron de Goldmann Sachs dire sans rire qu’il a le sentiment d’agir dans le sens voulu par Dieu, je me prends la tête entre les mains en me demandant si je deviens fou. Mais j’ai gardé beaucoup de respect et même d’affection pour certains grands industriels que j’ai connus.

 

Qui par exemple ?

 

Pour ne mettre personne mal à l’aise, car je pourrais citer plusieurs noms, je citerai quelqu’un qui est mort : Georges Besse, l’un des pères du programme nucléaire français, que j’ai eu le privilège de bien connaître était un de ces hommes là : conscient des réalités, jouant le jeu nécessaire avec toute son intelligence, mais aussi exigeant pour lui-même, aimant profondément son pays, soucieux du bien public. Cela ne lui a pas porté chance puisqu’il a été assassiné, mais il reste pour moi un modèle.

 

Et parmi les hommes politiques ?

 

Il me semble qu’en politique plus encore qu’en affaires, il faut être particulièrement roué pour réussir : il faut avoir un cuir de crocodile pour  résister à tous les assauts, une âme de tueur pour régler leur compte à ses adversaires, et même à ses amis (rire…), un sens aigu de la formule qui va plaire à la foule, même s’il n’y a rien derrière.  Tout cela n’est pas vraiment enthousiasmant. Mais de temps à autre, face à des situations dramatiques, un homme exceptionnel s’affirme devant lequel l’on ne peut que s’incliner. Pensons à Churchill ou à de Gaulle. Ce n’étaient pas des saints, mais ils portaient en eux un socle de valeurs fondamentales, y compris spirituelles, qui leur ont permis de réaliser des miracles.

 

Vous parlez de valeurs spirituelles. Cela compte-t-il pour vous ?

 

Oui, beaucoup. Je leur ai d’ailleurs consacré plusieurs essais. Il me semble que notre monde se meurt d’une absence de valeurs spirituelles adaptées à notre temps. Je projette d’ailleurs de refondre en un seul volume les ouvrages que j’ai consacrés à ce sujet. Il s’agit pour moi d’un problème absolument central. Mais ce n’est pas l’objet de votre interview…

 

Ne pouvez-vous nous dire un mot de vos idées à ce sujet ?

 

Disons que pour moi le temps des certitudes en matière religieuse est révolu. L’inadaptation des religions révélées à la complexité du monde d’aujourd’hui m’effraye.  Je pense qu’il convient de séparer valeurs morales et recherche spirituelle. Bien que celle-ci ne doive jamais connaître de solution définitive, elle me semble aussi nécessaire à l’homme que le boire et le manger. Il convient donc d’en préciser la méthode et les objectifs.

 

Si je vous demandais de vous situer en quelques mots ?

 

Concernant le monde des affaires, je me considère comme un « has been » définitif et d’ailleurs mon âge rend cela évident. En matière intellectuelle, je serais plutôt un chercheur, jamais rassasié et admiratif devant la grandeur de l’esprit humain. En matière spirituelle enfin, je me vois comme un guetteur.

 

Que voulez-vous dire ?

 

Oui, un guetteur, quelqu’un qui cherche à discerner l’approche de l’Eternel sous une forme adaptée à notre époque de formidables mutations.

 

Propos recueillis par Aline Fauvarque, journaliste Economie Finance 

Gilles Cosson

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