En exclusivité quelques bonnes feuilles de Cyniques et Cie
11h15 : Adagio
« ...Le plus redoutable était Armand Blanc, souvent qualifié de « pape des affaires ». Ancien président d’un grand groupe, il considérait que tout lui était dû, en raison probablement de son âge, et de son antériorité dans la fonction, car il était l’administrateur le plus ancien, son cynisme déterminé lui permettant de réserver ses coups à tout le monde et son amitié à personne. La vérité était qu’il estimait faire grand honneur à la société en acceptant de siéger à son conseil et que, s’il aimait être associé à ses opérations bénéficiaires, il jugeait qu’il ne pouvait être question pour lui de perdre de l’argent dans celles qui tournaient mal, exigeant dans ce cas d’être indemnisé par des voies troubles qui mettaient tout le monde mal à l’aise. Parfaitement amoral donc, il était de notoriété publique qu’il faisait le maximum pour démolir son ancien directeur général devenu président à sa place, au seul motif qu’il lui avait fait sentir que son temps était passé. Au demeurant cardiaque, de corps lourd, à ce titre probablement condamné à terme plus ou moins bref, sa férocité cachée lui assurait pourtant une forte volonté de vivre et il aimait à laisser entendre qu’il enterrerait plus d’un dirigeant en bonne santé, ce qui s’était révélé exact songeait Pierre attristé, s’agissant de Berger. Toujours aimable, capable de vous enfoncer un stylet dans le cœur avec le sourire, il était redouté par toute la place, ses jugements étant annonciateurs de mort ou de prospérité, mais toujours sans appel. Bref un homme dangereux, sur lequel l’on ne pouvait compter que si son intérêt s’accordait avec le vôtre, ce qui n’était pas le cas aujourd’hui... ».
18h20 : Appassionato
« ...Il était maintenant sur le palier, et, avançant vers la chambre, il fut saisi par le sentiment délicieux d’approcher à pas feutrés de celle qui l’attendait, sentant monter en lui la tension du désir, la brutalité du désir masculin, dont il savait qu’il allait avoir à le réfréner, celui du chasseur devant sa proie qu’il se verrait bien violer au milieu des pleurs et des gémissements, mené par l’instinct prédateur guidant l’humanité sur le sombre chemin de sa continuité. Mais il savait qu'il serait plus délicieux encore de la prendre lentement après avoir éveillé son propre appétit. En vérité, il éprouvait pour Haruko une grande dilection, intellectuelle autant que sensuelle, et en frappant à sa porte, il se sentait en pleine confusion...».
20h15 : Scherzo
« ...le père Duval dont le langage châtié révélait l’habitude du monde, poursuivait un discours dans lequel l’onction ecclésiastique le disputait à un autoritarisme éprouvé, celui du vieux célibataire n’ayant l’habitude d’avoir en face de lui que des douairières béates et des prêtres de quartier éblouis par sa faconde. Il affichait donc un optimisme à toute épreuve, soulignant les progrès continus de l’échange interreligieux et affirmant de façon péremptoire que quelques années suffiraient pour aboutir à un œcuménisme prodigieux, jusqu’au moment où l’associé gérant lui fit remarquer que ses conclusions étaient démenties tous les jours par le spectacle du monde et plus spécifiquement de la rue. Cette remarque le plongea dans une violente irritation et il se lança dans une vigoureuse diatribe sur l’attitude des catholiques français, fermés à tout dialogue constructif et jugeant des évolutions en cours selon leurs habitudes provinciales et étriquées, rappelant que sa pratique quasi quotidienne du pape lui donnait le droit de savoir ce qu’il en était. En évoquant ce dernier, sa bouche prenait une forme particulière, comme s’il eût goûté à cet instant quelque bonbon délicieux, impression que la pieuse veuve paraissait d’ailleurs partager par procuration, son visage révélant l’extase d’une vision réconfortante, pour ne pas dire quasi divine... ».
