Chroniques 2011
Les révolutions arabes : une interprétation religieuse
Malgré les controverses des exégètes sur lesquelles il serait trop long de s’attarder, et contrairement à la sphère de la vie privée qu’il codifie de façon précise, il paraît acquis que le Coran n’a jamais prétendu légiférer en matière d’organisation de l’Etat. Plusieurs sourates sont sur ce point parfaitement explicites, telle celle tirée de « l’Epreuve universelle », 21 et 22, traduction S. Mazigh qui s’adresse au prophète :
« Rappelle ! Tu n’es là que pour rappeler la parole de Dieu. Tu n’as nulle autorité contraignante à exercer sur eux ».
Et Mahomet lui-même s’adressant à ses proches, déclare dans un hadith (paroles du prophète) que personne ne conteste : « Vous connaissez mieux que moi les affaires de ce bas-monde ». Cela est si vrai qu’il s’est bien gardé de se choisir un successeur, à fortiori de lui assigner un rôle politique.
Mais l’histoire en a décidé autrement. Les trois premiers successeurs de Mahomet, les trois califes « sages » se sont trouvés de facto chargés, non seulement de veiller à la bonne application de la doctrine en matière religieuse, mais de la direction politique et militaire d’un état qui n’existait pas dans la structure tribale de l’Arabie d’alors, soumise à d’incessantes luttes intestines. Ils ont donc unifié la péninsule et fondé cet état, au départ inexistant, sans refuser le recours à la force en tant que de besoin. Apparut alors cette création originale du califat qui, non content de jouer son rôle de gardien de la loi religieuse, dans la logique du Coran, s’est vu attribuer tous les pouvoirs politiques et militaires, et cela de façon absolue.
C’est presque simultanément qu’est apparue la fonction des « ulema », chargés eux de l’interprétation de la loi religieuse en matière civile et juridique. En échange du pouvoir que leur laissaient les califes successifs, ils ont en général fait preuve d’une grande complaisance à l'égard de ces derniers, celle-ci se manifestant en particulier par l’usage millénaire de la prière du Vendredi, prononcée « au nom » des instances politiques du moment avec affirmation d’allégeance et demande à Dieu de leur venir en aide.
Ainsi s’est établie la tradition historique qui a vu les dirigeants musulmans, califes ou héritiers de ces derniers, pratiquer sans contrôle la confusion des rôles religieux, politiques et militaires, avec en particulier la tutelle sur les affaires religieuses, en l’absence de toute hiérarchie dans ce domaine - du moins dans la tradition sunnite où il n’existe aucun clergé - Et comme Dieu a toujours raison et que le califat, pourtant sorti de son rôle, en était le relais terrestre, celui-ci, et plus généralement le pouvoir politique, a depuis toujours eu dans les pays musulmans une tendance à se transformer en dictature. Comme l'exprimait l’écrivain tunisien Slim Laghmani (Etude sur la modernité et le droit :Sud Editions, Tunis) :
« Les peuples musulmans n’ont jamais rêvé que d’un despote juste », tel est « le type d’autorité qui habite nos rêves et nourrit nos espoirs ».
Bien entendu, face à une telle tyrannie, le couvercle saute de temps en temps, lorsque l‘autorité d’un seul est devenu par trop intolérable. Ainsi des soubresauts violents baignent-ils toute l’histoire de l’islam, en particulier au sein des états arabes. Mais cela est vrai aussi de la Perse ancienne ou de l’Iran d’aujourd’hui, comme d’ailleurs de la Turquie où les révolutions de palais ont toujours été la terreur des gouvernants.
La notion de démocratie, elle, reste donc en terre d’islam une idée abstraite. Et celle de laïcité est tout simplement vide de sens tant il est inconcevable que le pouvoir politique puisse se désintéresser d’une religion à la fois si forte et sans représentation officielle. Lorsque Ataturk a édicté sa constitution, en affirmant haut et fort son caractère laïque, proche de celui que nous connaissons en France, il n’a pu se dispenser de créer un Ministère des affaires religieuses qui a nommé et payé les clercs dans leurs attributions cultuelles.
Si l’on ajoute à cela la puissance des institutions d’éducation coraniques qu’il s’agisse des écoles dépendant de l’université Al Azhar en Egypte, des madrassahs pakistanaises ou des écoles coraniques proprement dites dans l’ensemble du monde islamique, écoles où l’étude du texte sacré consiste pour l'essentiel en la récitation de mémoire de sourates dont beaucoup prêchent la supériorité du califat sur tout autre mode de gouvernement (un califat pourtant, nous l’avons vu, détourné de son objet initial), ainsi que l’infériorité de la femme ou le bien fondé des châtiments corporels, on comprend mieux la puissance du mouvement de réislamisation actuel.
Encore faut-il souligner que la multiplication depuis trente ans des dites écoles religieuses, non seulement en Egypte, mais même en Turquie par le biais de ce que l’on appelle là-bas les « écoles techniques » destinées en principe à former les futurs imams, mais en fait fréquentées par bien d’autres, a abouti à la scolarisation dans ce type d’institutions de plus de vingt pour cent des jeunes, avec à la clef la remise en selle de la confusion des pouvoirs et le rejet accru de la démocratie en tant que valeur « non musulmane ».
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C’est dans cette perspective que doivent être placée les révolutions arabes d'aujourd'hui qui ne sont que la reproduction cent fois répétée du phénomène de rejet d’un pouvoir devenu insupportable. S’y ajoute dans le cas égyptien l’existence de la confrérie des « Frères musulmans », vouée à la réislamisation en profondeur de la société tout en développant des tâches d’assistance aux plus démunis. Cette confrérie, très puissante dans les classes populaires, va, à l’évidence jouer un rôle de premier plan dans le régime qui sortira de la révolution.
Il convient donc de se garder de l’interprétation optimiste des événements, celle d’une reprise du pouvoir par le peuple. La vérité est beaucoup plus complexe et risque d’aboutir à un gouvernement militaire ou islamique, ce qui signifierait dans ce dernier cas un éloignement grandissant des habitudes de pensée occidentales et un alignement probable sur des thèses bien connues, en particulier antisionistes. Et c’est probablement à juste titre qu’Israël redoute les conséquences des révolutions en cours, sa seule chance étant de voir, au-delà de la façade de l’oumma (la communauté musulmane), se réveiller les différends traditionnels entre ethnies rivales. Turcs, Egyptiens, Irakiens, ou autres Saoudiens ont toujours eu du mal à s’entendre à long terme, sans même parler des divergences inconciliables ente Sunnites, Chiites et autres variantes de l’islam.
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Reste cependant une inconnue dans le schéma ci-dessus : c’est celui du comportement de la « génération internet » qui, en Egypte comme ailleurs a soif d’informations libres . Cette génération est-elle pour autant prête à adopter les idéaux démocratiques ? On peut en douter, car Internet n’a par nature aucun contenu idéologique et ne saurait donc répondre au besoin de certitude que tout homme porte en lui (cf sur ce point mes précédents ouvrages Vers une nouvelle spiritualité et Lettre à un ami musulman). L’islam tout au contraire répond parfaitement à cette demande.
S’il y avait donc un pari à prendre, c’est que le "vernis" internet n’est que superficiel et que, en grattant, on retrouvera le fonds islamique, les intégristes musulmans sachant parfaitement tirer parti des outils modernes de communication comme le montrent tous les jours les sites correspondants avec leurs appels au djihad. Le seul conseil, s’il en était un, à adresser aux démocrates arabes, c’est donc de se défier des tentatives de récupération qui ne vont pas tarder à se produire.
Gilles Cosson
« Civilisations montantes et descendantes : Rencontres entre l’Europe et le Moyen Orient »
Le sujet a été traité en trois parties :
I/ Les civilisations montantes et descendantes : Grèce, Rome, empires arabes, URSS... Facteurs de croissance ou de décadence ( foi collective, rigueur des mœurs, culte des vertus viriles etc.)
II/ Rencontres entre l’Europe et la Turquie, cas emblématique des relations entre les pays européens et les puissances musulmanes du Moyen Orient
- À la Renaissance sous Soliman le magnifique : suprématie turque ; c’est le sujet de « Thulé »
- Au 21ème siècle : évolutions économiques relatives, démographie, éducation, réislamisation turque, etc.
Différences entre les deux civilisations d’aujourd’hui, l’une marquée par l’indépendance d’esprit dans le cadre de la loi avec individualisme outrancier et perte des valeurs (c’est le sujet de "Cyniques et Cie "), l’autre par la prégnance d’un islam autoritaire qui régissait et régit toujours dans une certaine mesure les comportements sociaux (ex de Chypre). Les révoltes arabes actuelles : pourquoi et vers quoi (cf.chronique ci dessus)
III/ Existe-t-il une possibilité de rapprochement ? Il faut définir une voie de recherche spirituelle commune qui ne peut être qu’une voie de dépassement : sujet de « Lettre à un ami musulman » et d’« Eclats de vie ».
Conclusion : l’avenir exige la prudence, le Moyen Orient étant un exemple des excès auxquelles les diverses révélations peuvent conduire.
