De droite à gauche :
Gilles Cosson, Évelyne Demey (directrice des éditions du Huitème Jour), Max Chaleil (directeur des éditions de Paris).
Conférence à la Mairie du VIème- 28 novembre 2009 « Un parcours spirituel : vers une approche postmoderne du divin »
« Éclats de vie », suivis de « Méditation » est un essai à caractère philosophique qui se penche sur l’univers d’aujourd’hui où s’affrontent plusieurs visions du monde souvent antinomiques :
Deux essais de ce type : « Vers une nouvelle spiritualité » et « Lettre à un ami musulman » ont déjà été publiés.
Tous deux ressortaient de quelques convictions fondamentales :
- l’être humain a besoin « d’explications globales du monde ». Alors qu’il est contradictoire par essence, il aspire à une unité impossible.
- le monde entre dans une phase de bouleversements sans précédent.
- face aux exigences correspondantes, les religions traditionnelles souffrent d’usure et d‘inadaptation.
- les idéologies de remplacement (communisme, nazisme) se sont effondrées.
- le vide idéologique actuel du monde occidental est dangereux car la nature a horreur du vide.
Tout ceci serait banal si une particularité ne permettait pas à l’auteur de porter un jugement personnel et il l’espère original sur les problèmes actuels. Cette particularité est liée à la double vie qu’il a menée :
- homme d’affaires le jour, avec la rigueur et la méthode indispensable à ce genre d’exercice (au directoire entre autres d’un grand établissement financier)
- rêveur impénitent la nuit ou dans les grandes solitudes de ce monde, celles où rien ne vient distraire celui qui cherche à s’évader du bruit de l’univers contemporain.
Le scientifique de formation qu’est l’auteur s’émeut de ce que dit sur ce point Michel Atiyah, professeur à l’université d’Edimbourg, médaillé Fields de mathématiques. :
« Lorsqu’il fait grand jour, les mathématiciens vérifient leurs équations et leurs preuves, retournant chaque pierre dans leur quête de rigueur. Mais quand vient la nuit que baigne la pleine lune, ils rêvent, flottant parmi les étoiles et s’émerveillant du miracle des cieux. C’est là qu’ils sont inspirés. Il n’y sans le rêve ni art, ni mathématiques, ni vie… »
« Éclats de vie » suivis de « Méditation » représentent le combat entre l’homme du jour et celui de la nuit, certains diraient entre la lumière (les Lumières ?) et les ténèbres (L’esprit religieux, l’inconscient…).
A - « Éclats de vie » d’abord représentent l’approche tâtonnante d’un individu au travers d’une trentaine de brefs récits jetés comme autant de petits cailloux au bord du chemin, on pourrait dire aussi de paraboles qui cherchent à aller au delà des apparences.
C’est l’histoire d’un l’homme, « étonné d’être » comme dit si bien Bernard Feillet dans sa préface, cherchant dans le désordre un fil conducteur à son existence. Chacun peut s’y reconnaître. On y trouvera de la poésie et de l’émotion, beaucoup de voyages, sans oublier quelques coups de griffe. Il est inutile d’en dire plus car il est autant de lectures que de lecteurs, chacun y projetant ses espoirs, ses rêves et ses déceptions…
Stefan Zweig a bien résumé ce cheminement :
« Peut-être notre véritable destin est-il d’être éternellement en chemin, sans cesse regrettant et désirant avec nostalgie, toujours assoiffé de repos et toujours errants. N’est sacrée en effet que la route dont on ne connaît pas le but et qu’on s’obstine néanmoins à suivre… »
B - La deuxième moitié de l’ouvrage, « Méditations » se subdivise elle-même en deux parties :
- celle, pour reprendre la métaphore, de l’homme de la nuit qui erre au milieu des grands chemins de la solitude.
- et celle de l’homme du jour qui tente de passer ses intuitions au crible des découvertes de la science moderne.
1- Nous avons d’abord laissé la parole au premier : le rêveur et le solitaire. Dans ces confessions d’une trentaine de pages, les « éclats de vie » s’ordonnent comme les pièces d’un puzzle, pour aboutir à un tout cohérent. L’on comprend peu à peu le parcours de recherche et de découverte qui a été celui de l’auteur. Il a suivi la voie de l’intuition, celle d’un guetteur qui a cru discerner en lui et au delà de lui la trace de l’indicible : Disons que c’est un témoignage qui ne cherche pas à convaincre, mais à baliser un chemin personnel.
Deux citations éclairent bien ce parcours. Celle d’Oscar Wilde dans la « ballade de la geôle de Reading »:
« Je suis entré dans ma geôle avec un cœur de pierre. Mon cœur s’y est brisé et je sais maintenant que la compassion est ce qu’il y a de plus beau au monde… ».
Et plus encore peut-être celui d’Etty Hillesum qui du camp de transit de Westerbook d’où elle se prépare à partir pour Auschwitz où elle mourra dit :
« Ma vie s’est muée en un dialogue ininterrompu avec toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés en terre, les yeux levés vers ton ciel, j’ai parfois le visage inondé de larmes, unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude. Le soir aussi, lorsque, couchée dans mon lit, je me recueille en Toi, mon Dieu, des larmes de gratitude m’inondent parfois le visage, et c’est ma prière… ».
2 - Mais quand il se réveille, l’homme du jour demande des comptes à celui de la nuit : ces rêveries ne sont que le produit de ton imagination. Et le malheureux n’a plus qu’à chercher une voie lui permettant de se justifier.
Nous passerons un peu de temps sur cet aspect analytique: car la partie intuitive relève de l’empathie. On est réceptif ou pas. De plus, les découvertes de la science sont en passe de bouleverser l’approche rationnelle de la spiritualité. Où l’on retrouve notre titre un peu accrocheur : « Vers une approche postmoderne du divin »
a - Le monde pensant
On connaît mieux maintenant le mécanisme de la pensée : phénomène électrochimique donnant naissance à des ondes qui s’éloignent de nous comme tout phénomène de ce type (ondes alpha, bêta, etc.) : voir les applications récentes en neurologie. Au sens strict du terme, nos pensées ne meurent donc jamais. Elles se contentent de s’éloigner de nous en sphères concentriques : les « infra pensées » telles les « infrasons » ; cité : un exemple personnel de télépathie.
Il est intéressant de noter que si l’émission des ondes cérébrales fait appel à des mécanismes biologiques, la pensée une fois émise échappe au processus électrochimique et devient quelque chose de purement ondulatoire et non modifiable.
Si nous considérons toutes les pensées émises par les êtres intelligents sur tous les mondes depuis l’origine des temps, l’univers comporte donc une importante composante « spirituelle » dont personne ne peut prétendre connaître l’ampleur, sans oublier peut-être la fantastique énergie qui a présidé au commencement du monde, le big bang, auquel est consacré dans le livre un développement particulier et dont nul ne se hasarde à préciser la nature.
Une chose est certaine : nous baignons dans une « soupe pensante » pour employer le langage des astrophysiciens. C’est le « monde des esprits » des civilisations primitives. La science contemporaine nous permet simplement d’être beaucoup plus fermes sur sa définition. L’univers comme l’individu est donc double : matériel et spirituel.
L’énergie spirituelle ainsi répartie dans l’univers a-t-elle un rapport avec la mystérieuse énergie noire qui contribue à l’expansion accélérée de l’univers et l’empêche de s’effondrer sur lui-même sous l’effet de la gravitation? C’est une hypothèse audacieuse mais pas plus que d’autres : nul ne peut répondre à cette question.
b - Le monde pensant est-il pensé ?
Puisqu’il est maintenant établi que l’univers comporte une composante « spirituelle », pourquoi ne pas donner un nom à cette attente commune à tous les êtres pensants, à cette énergie spirituelle qui traverse le monde ? Nous lui avons attribué le nom d’ « Esprit qui veille ». C’est le Dieu des philosophes revisité, celui des « philosophes et des savants » que Pascal stigmatisait par opposition à la révélation reçue. Il est « de nous, en nous et par nous ». Il inclut dans notre esprit toutes les pensées émises depuis l’origine des temps, y compris les plus nobles, mais aussi les plus cruelles, y compris celles d’êtres dont nous ne pouvons connaître le degré d’intelligence, y compris peut-être celle qui a présidé au commencement du monde. Il est donc le bien et le mal, le vide et le plein, l’obscurité et la lumière, il échappe à notre entendement.
En revanche, il fait peser sur nous une responsabilité particulière, car, dans cette acception du « divin », nous ne sommes plus des êtres soumis à la volonté d’un Dieu révélé, mais bien des êtres qui participons au sens plein à l’évolution du monde, des démiurges à petite échelle certes, mais démiurges quand même, qui allons orienter le monde dans un certain sens en fonction de nos actes.
Or, si l’on considère l’ensemble des religions comme des philosophies religieuses, on s’aperçoit qu’elles s’accordent toutes sur le fait que l’homme est un être moral qui porte en lui le sens du bien et du mal. Les prescriptions morales de l’islam, du christianisme, du judaïsme, du taoïsme, du confucianisme, de l’hindouisme, et de la philosophie bouddhiste convergent vers le même idéal.
Le comportement de l’être humain devient alors l’affirmation d’une exigence : celle de l’idéal « divin », tel que nous sommes capables de le concevoir.
Quatre directions nous semblent devoir être retenues (cf. ouvrages précédents)
- Recherche de la beauté et de l’harmonie
- Lutte contre la souffrance et solidarité humaine
- Poursuite de la connaissance sous toutes ses formes
- Acceptation de notre finitude
La conception « postmoderne du divin », appuyée sur les découvertes de la science, passe donc par un renversement de la charge de la preuve. C’est l’homme qui « crée » Dieu dans une sorte de création à l’envers de ce dernier et non l’inverse. L’hommage de l’homme est « montant ». Le Dieu ainsi constitué est immanent, ce n’est pas un « Dieu qui parle » : si vous êtes intéressés, vous pourrez lire sur le site gillescosson.com l’opinion d’un jésuite à ce sujet.
Nous sommes conscients que cette conception du divin est terriblement élitiste : nous avons tous besoin d’une « infirmerie personnelle » qui rassure et qui guérit, comme les révélations en proposent, mais la grandeur de l’être humain n’est-elle pas justement de se décider sans certitudes ? Si tout était décidé d’en haut, où serait la vertu ? Les planètes ont-elles du mérite à tourner autour du soleil ?
En résumé
Notre affirmation sera que l’analyse rationnelle permet d’affirmer qu’il est place aujourd’hui et plus encore demain, pour un monde pensant institutionnalisé » pour ainsi dire en Dieu. La notion « postmoderne » du divin qui s’imposera tout naturellement à nos descendants sera une construction de l’esprit humain autant qu’une foi reçue. La finalité du monde pensant restera pour toujours mystérieuse, mais la création, telle que les hommes sont capables de la concevoir, pourra être louée pour elle-même, le comportement de chacun devant être à la mesure de sa grandeur.
Parvenu à ce point l’homme du jour dit donc à celui de la nuit : J’accepte ton « Esprit qui veille », ton « Dieu qui se tait », un Dieu immanent, libre à toi de le déclarer transcendant : c’est ton choix et je le respecte.
Oublions maintenant la personne privée et penchons-nous sur le monde contemporain. L’hédonisme et le relativisme des uns y côtoient l’excès de certitudes des autres, cas en particulier de l’islam, mais aussi de tous les fondamentalistes chrétiens, juifs, hindouistes et même laïcs. Le choc des certitudes contradictoires mène à l’évidence le monde au suicide collectif.
Il nous semble que la conception intuitive d’un Dieu transcendant, notion commune à tous les mystiques de toutes les religions, comme l’analyse rationnelle du monde pensant à laquelle nous avons procédé ne sont nullement incompatibles avec les religions existantes, mais qu’elle les relativise en ouvrant une voie de dépassement, ce que nous avons appelé dans un essai précédent : « l’Universalisme ». Ce dépassement est indispensable : il est urgent de « réintégrer » les religions dans l’histoire, de comprendre qu’elles en sont d’une certaine façon le produit. Prenons un exemple : l’histoire de Mahomet, la maison où il manque une seule pierre, celle qu’il apporte une fois pour toutes, devenant ainsi le sceau de la révélation... Il n’y a pas, il n’y aura jamais de fin à l’histoire religieuse. Dieu ne s’est pas arrêté et ne s’arrêtera jamais de parler aux hommes le langage qu’ils peuvent comprendre : celui de leur époque.
Conclusion
Il appartient à chacun, de rechercher et peut-être de découvrir au sein de soi-même cette « grande présence » dont parle si bien Bernard Feillet dans son introduction. Cette recherche restera toujours ouverte, elle ne connaîtra jamais de fin. Mais « l’Esprit qui veille » sur l’univers, ce Dieu « anthropomorphe », si nous pouvons nous exprimer ainsi, est bien celui que devront emporter avec eux nos successeurs qui partiront à la conquête du cosmos.
Si les hommes ne parviennent pas à s’entendre sur l’essentiel, ils vont inévitablement s’entretuer au nom de Dieu, moteur le plus effroyable de toutes les tueries, et si une philosophie spiritualiste n’est pas en attente pour recueillir les décombres, alors l’humanité sera vraiment mal en point. Il est grand temps de concevoir un idéal spirituel adapté à notre temps…
Le livre se termine par une vision d’allure quelque peu prophétique où apparaît l’essentiel de ce qui vient d’être dit.
