Réponse de Gilles Cosson à Françoise Micheau

"Fidèle lecteur de Réforme, j’ai lu avec intérêt l’interview de Françoise Micheau consacré aux relations avec l’islam, et en particulier sa conclusion qui recommande de connaître et d’assumer héritage historique de chacun pour favoriser un rapprochement des points de vue. Sans nier la nécessité d’une telle approche, je tiens à vous faire part de mon scepticisme. Je crois en effet que seule une approche radicalement nouvelle peut permettre de résoudre une confrontation déjà engagée et pour moi sans solution. Ceci mérite quelques explications."

Après la publication de Vers une nouvelle spiritualité *, j’ai reçu de nombreuses lettres de lecteurs musulmans avec lesquels s’est engagé une correspondance prolongée. Leurs critiques portaient sur la présentation faite par moi de l’islam, jugée par eux exagérément sévère. Au cours des échanges qui ont suivi, plusieurs centaines de pages de textes m’ont été adressées qui insistaient toutes sur l’esprit d’ouverture de l’islam et sur l’oppression physique et intellectuelle que celui-ci subissait de la part de l’Occident.

Dans le même temps, d’autres lettres me demandaient de préciser les éléments clefs de la recherche spirituelle préconisée, jugée en l’état insuffisamment explicite.

À la suite de ces échanges épistolaires, j’ai donc été amené à publier un deuxième opuscule intitulé : « Lettre à un ami musulman, suivie de Une spiritualité pour notre temps »**.

La partie Lettre à un ami musulman reprend l’essentiel de la controverse en contestant, avec l’estime voulue, l’idée de Mahomet « sceau de la révélation » une fois pour toute et pour toujours. Là est le point dur de la relation de l’islam avec les autres religions du Livre. L’idée même de la « fin de l’histoire » religieuse, conséquence de cette certitude, est en effet clairement incompatible avec l’esprit d’ouverture nécessaire au dialogue acceptant l’autre non pas comme un attardé, mais comme un égal. Or j’ai pu constater que si l’islam était prêt sous la pression de la modernité à réviser certains de ces préceptes (pour l’essentiel ceux qui touchent à la vie civile), il n’abandonnerait jamais l’idée centrale qui fait du Coran un livre « incréé » qui marque la transmission directe par Dieu à l’homme, au travers de Mahomet, de la doctrine monothéiste. Le retour à « l’ijtihad » qui n’est rien d’autre que l’analyse critique à laquelle se sont livrés les philosophes musulmans de la grande époque (les Mutazilites, Averroès, Avicenne…) est donc une nécessité absolue. Cette démarche qui replace le Coran dans l’histoire et en justifie dès lors l’interprétation accepte par là même l’idée d’une quête religieuse en devenir perpétuel, et non fermée une fois pour toutes.

Mais la « réforme » de l’islam est particulièrement difficile, car cette démarche exige aussi la modification de coutumes, souvent issues d’une interprétation littérale du Coran, dans lesquelles le culturel, voire le « tribal » rejoint le religieux. C’est dans cette mesure que les recommandations de Françoise Micheau me semblent relever du vœu pieux. J’ai quant à moi la conviction que le nœud gordien ne pourra être tranché que par le dépassement, c’est-à-dire le retour à une spiritualité conçue comme le doute créateur d’une relation toujours ouverte avec Dieu. Mais dépassement ne signifie pas pour autant reniement et tel est bien l’objet « d’une spiritualité pour notre temps ».

Il n’est pas dans mon propos ni d’ailleurs dans mes possibilités de résumer en trois phrases la substance de cette réflexion. Disons cependant que si, comme le dit Jacques Ellul le bruit envahissant de notre monde est tel qu’il peut masquer toute présence divine, il existe cependant des voies et moyens, au travers de la méditation, de la prière et des actes de retrouver l’intuition de la Présence, la certitude de ne pas être seul.

Offrir à nos compagnons de route quelle que soit leur origine religieuse, quelques clefs dans leur quête du divin à une époque où les changements techniques et sociétaux ont atteint une force irrésistible, leur faire prendre conscience de l’unité de l’humanité, islam compris, dans cette quête, constitue donc pour moi la seule façon de dépasser les conflits interreligieux***. Je conçois que cette approche puisse paraître exagérément ambitieuse voire sacrilège pour les descendants des religions traditionnelles, mais je crois aussi qu’il est vain d’imaginer de venir à bout des oppositions actuelles sans envisager les inévitables conséquences spirituelles de la grande mutation que l’humanité a commencé à vivre.

*Voir Réforme no 3068 : Rencontre avec Gilles Cosson : Vers une nouvelle spiritualité, Éditions de Paris, Max Chaleil. 2004

**Gilles Cosson : Lettre à un ami musulman, Éditions de Paris, Max Chaleil. 2005

***Voir aussi sur ce thème le débat avec Thierry Wolton sur Fréquence Protestante le 30/1 animé par Nicole Jeanson.

Gilles Cosson

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