Caricature du divin (2ème et 3ème partie)
II - La question des images dans l’islam ou l’aniconisme, conséquences sur la caricature
Je serais relativement bref sur ce point qui est essentiellement de l’ordre du descriptif.
a- L’image en général
Le rapport de l’islam avec l’image est complexe
Le consensus n’est pas parfait sur la question de l’art figuratif, mais presque parfait sur la question de la représentation du divin.
Les prescriptions du Coran et des Hadiths : à travers les images, c’est la lutte contre l’idolâtrie qui est en cause.
a1 - Le Coran
Peu de sourates se rattachent à la question. Néanmoins :
« Ô croyants ! le vin, les jeux de hasard, les statues [ou « les pierres dressées », selon les traductions… sont une abomination inventée par Satan ; abstenez-vous-en et vous serez heureux. ». (Coran, V, 92 ou V, 90 selon les versions).
« Abraham dit à son père : prendras-tu des idoles pour dieux ? Toi et ton peuple vous êtes dans un égarement évident. ». (Coran, VI, 74)
Ces extraits, parmi les plus significatifs du Coran en ce qui concerne les images, nous montrent plusieurs éléments:
L'islam refuse nettement le culte des idoles, et donc la représentation de Dieu.Dieu est considéré comme le seul créateur (Musavvir en arabe, le même mot est utilisé pour « peintre ») car le seul capable d'insuffler la vie. L'artiste ne peut donc être car Dieu ne peut accepter de rivaux. Néanmoins et comme le fait remarquer Silvia Naef, chercheuse spécialisée dans la question de l'image en Islam, « il serait ainsi difficile de trouver, dans le Coran, une « théorie de l'image » ou, du moins, une position bien définie à ce sujet. » [1] On n'y trouve rien de semblable à la très forte phrase de l'Exode (XX, 4) « tu ne te feras pas d'idoles , ni aucune image de ce qui est dans les cieux, en haut, ou de ce qui est sur terre, en bas, ou de ce qui est dans les eaux sous la terre. »a2 - Les Hadiths (dits du prophète) précisent un peu :
« J’ai acheté un coussin avec des images dessus. Quand l’apôtre d’Allah l’a vu, il est resté à la porte et n’est pas entré. J’ai remarqué un signe de dégoût sur son visage. [...] L’apôtre d’Allah dit : - Les fabricants de ces images seront punis le jour de la résurrection. On leur dira : "mettez la vie dans ce que vous avez peint. ” (récit d’Aisha, Bukhari XXXIV 318). « Un homme vient voir Ibn 'Abbas. Il dit : je suis peintre. Donne moi ton avis à ce sujet. [Ibn 'Abbas] lui dit : je t'informe de ce que j'ai entendu dire par le Prophète (...) : tout peintre ira en enfer. On donnera une âme à chaque image qu'il a créée et celles-ci le puniront dans la Géhenne. [Ibn 'Abbas] ajouta : si tu dois absolument en faire, fabrique des arbres et tout ce qui n'a pas d'âme ».Plus ou moins grand rigorisme selon les traditions locales et les influences extérieures :
Evolution (un mot) en Arabie, Perse chiite, Turquie, Inde moghole
b - La représentation de Mahomet et des personnages saints
Un problème « aggravé » si besoin était concerne les représentations à caractère religieux. On considère la plupart du temps que les saints, les prophètes et les imams ne peuvent être représentés en Islam, avec de rares exceptions.
Ce n'est donc pas dans l'espace religieux qu'il faut chercher des figurations de personnages saints, mais dans des ouvrages profanes, comme des textes poétiques ou historiques. :
Il n'existe pas de représentations religieuses dans la peinture arabe: celles-ci n'apparaissent que dans les mondes turcs et persans. Il faut moins y chercher une raison religieuse (même si les iraniens sont à majorité chiites, ils ont a peu près les mêmes idées en ce qui concerne l'image), mais historiques, politiques et sociales.
Ces représentations religieuses apparaissent tout d'abord dans la peinture persane des XIIIe-XIVe siècles. Les premiers manuscrits persans illustrés connus datent d'ailleurs de cette période. Certaines des illustrations figurent ainsi des thèmes musulmans comme la naissance de Mahomet ou Mahomet à la kaaba, ou encore des thèmes empruntés à la Bible et reconnus par les musulmans, dont deux belles illustrations de la légende de Jonas et la baleine.
Dans le monde Timuride comme chez les Safavides et les Qajars, les représentations de Mahomet et des autres saints se multiplient. Elles apparaissent aussi en Turquie ottomane à partir du XVe siècle. (manuscrit enluminé : vie de Mahomet : musée des arts islamiques Istanboul)
Plusieurs éléments sont fréquemment employés pour représenter les personnages saints. Ils sont tout d'abord auréolés de flammes (sauf dans de rares exceptions. Dans la première moitié du XVIe siècle apparaît l'utilisation d'un voile pour masquer le visage de ces représentations, qui se généralise au XVIIe siècle, puis au XIXe, les visages ne sont tout simplement plus peints.
c - Conséquences sur la caricature du divin
Le rigorisme général à l’égard des images et plus encore des images saintes est à nouveau aggravé en matière de caricature : ajoute au problème de la représentation celui de l’atteinte à la foi. La caricature du divin est donc purement et simplement sacrilège et ceci à tous les niveaux. Elle est d’ailleurs plutôt rare, même chez les autres religions, encore que Juliette Delabarre rapporte un cas de caricature dès le douzième siècle dans un recueil de textes sur l’islam rassemblé par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny et comportant une traduction du Coran. Mais l’islam était à l’époque souvent perçu comme une simple hérésie.
Peu de changement aujourd’hui: variable selon les lieux, mais grande sensibilité des masses populaires dans des pays ou la plupart du temps la liberté de penser est réduite et où toute caricature est donc de façon générale perçue comme une insulte.
III - Une évolution est-elle possible, est-elle souhaitable, est-elle inéluctable ?
a - Possible ?
Mahomet et la « table gardée » : toute innovation est très difficile, nous l’avons dit. L’interprétation métaphorique du Coran est perçue comme sacrilège. Tout est pris « au pied de la lettre ». Exemple : rôle minoré de la femme avec non ratification de la convention de Copenhague. L’islam a indiscutablement un problème avec la modernité et l’affaire des caricatures n’en est qu’une illustration. Pourtant tout ce qui est figé est contre nature et engendre inévitablement violence et déclin : or la pression est de plus en plus forte. La plupart des intellectuels et les élites le savent bien, mais risque pour eux : violence populaire, d’où large démission avec quelques exceptions. (Salman Rushdie, décapitation, pendaison diverses en Arabie Saoudite, au Soudan et ailleurs)
b - Souhaitable ?
Je vais maintenant poser une question volontairement provocatrice : l’évolution est-elle souhaitable ? Reconnaissons ensemble que la prégnance du sacré dans les actes de sa vie quotidienne donne au musulman une force indiscutable, qu’elle ennoblit en quelque sorte la vie des plus pauvres, qu’elle permet à ces derniers d’affronter les vicissitudes de la vie l’espoir au cœur. La désacralisation a atteint en Occident un niveau tel qu’elle laisse beaucoup d’êtres humains désemparés devant l’existence. Si la religion a pu être qualifiée d’opium du peuple, elle est parfois aussi son réconfort. La plupart des hommes ont besoin d’un guide (cf. Eberhardt) Dans cette mesure, la révolte à l’égard des caricatures du divin peut être considérée comme saine : il n’y a pas si longtemps, les Chrétiens se seraient indignés (et parfois s’indignent encore) devant les atteintes à l’image du Christ…
c - Inéluctable ?
Pourtant l’évolution est inéluctable. Nous entrons à l’évidence dans une ère d’immenses changements (information, globalisation, aventure spatiale…) qui va tout relativiser, y compris des traditions religieuses estimables, mais vouées comme toute croyance humaine au dépassement, je dis bien dépassement et non reniement. Rien, absolument rien n’est immortel dans ce monde : l’histoire religieuse pas plus que le reste : Un changement radical de perspective est inéluctable et l’émergence d’une spiritualité nouvelle est indispensable. (voir les deux essais consacrés à al question : « Vers une nouvelle spiritualité » et « Lettre à un ami musulman » cf. Amazon.com) Tout ceci devrait reléguer le problème de la caricature du divin à un rôle accessoire.
Dans l’immédiat et pour préparer la suite, il faut réinscrire le Coran dans l’histoire; La caricature peut-elle y aider ?
Faut-il éviter toute provocation, voire pratiquer l’autocensure ? C’est une question. Position personnelle, je ne crois pas ! : la liberté de pensée ne se partage pas même si nous devons admettre que l’échelle des valeurs varie selon les civilisations. Nous avons tous un rôle à jouer, avec respect certes, mais fermeté. Dieu ne s’est pas arrêté de parler aux hommes. Pour citer le « manuscrit de 1942 de Werner Heisenberg : puissent «…les quelques hommes pour qui le monde rayonne encore se rassembler et se reconnaître… Puissent ceux qui connaissent encore la rose blanche ou qui peuvent distinguer le timbre de la corde argentée (Silbersaite) s’unir maintenant. »
