Préface de Bernard Feillet
Écrivain et prêtre du diocèse de Paris, Bernard Feillet a été, à la période de la célébration du Concile
Vatican II, un des fondateurs de la communauté chrétienne St-Bernard, qui se réunit toujours à la Gare
Montparnasse à Paris. Il a été chroniqueur à Panorama, magazine chrétien, et au Monde des Religions. Il a
publié plusieurs volumes, en solo ou avec des collaborateurs.
Y a-t-il une frontière en nous-même entre le croyant et l’agnostique ? Ne sommes-nous pas l’un et l’autre ? L’interrogation sur ce que suscite en nous et entre nous l’évocation du mot “ Dieu ” ne relie-t-elle pas deux zones d’ombre et de lumière sans que nous puissions discerner ce qui relève de la lumière et de l’ombre ? Interrogation qui tente de trouver une réponse selon les âges et les circonstances de nos vies. C’est le domaine de la question infinie, qui va et vient et nous laisse étonné d’être toujours questionné par la prégnance de l’ultime. Ce mouvement, si étranger au scepticisme, ne cesse d’aller de manière incessante entre l’approfondissement de la question et le retour de toute question essentielle vers son origine.
C’est l’étonnement d’être qui est au cœur de l’entreprise de devenir soi et qui fait de l’homme un être créateur. Cette revendication est extrême et elle fait peur, aussi a-t-elle facilement été évacuée par l’évocation apaisante du Dieu créateur. En nous le conflit pour baliser notre territoire est constant entre l’intranquillité et l’apaisement. Depuis toujours des hommes religieux et spirituels se sont demandés : “ Qu’est-ce que je dis quand je dis Dieu ? ”
La philosophie contemporaine nous a fait franchir le pas comme un murmure qui habite notre conscience : “ Quand je dis Dieu, je ne parle que de moi ”. Toute parole sur Dieu est une parole qui évoque que le mystère de Dieu est inséparable de ce mystère de la vie des hommes, ces hommes qui se découvrent habités d’un questionnement qui les transfigure.
Ils ne peuvent plus alors évoquer ce questionnement qu’en s’interrogeant sur eux-mêmes : “ Je suis moi-même un mystère pour moi-même ”. L’aventure spirituelle est de tenter d’approfondir tout au long d’une vie ce questionnement sur soi-même, sans en connaître l’origine, Le champ de l’interrogation est déplacé, il n’est plus l’être de Dieu lui-même, mais l’être de l’homme qui se questionne sur son humanité. Il pourrait se formuler ainsi : “ Qui suis-je, moi cet homme habité par ce questionnement ? Y a-t-il une réponse et d’où viendra-t-elle ? ”.
Quelle puissance dans ces mots de saint Augustin s’adressant à Dieu dans la prière : “ Tu es plus intime à moi-même que moi-même ”. Le mystère de Dieu ne réside pas au-dessus de nous, dans un ciel fantasmagorique, mais en nous. Et même si nous ne confondons pas Dieu et l’humanité, la vision créatrice de la foi est de porter notre regard sur le mystère de Dieu et sur le mystère de l’homme comme sur un unique mystère. Aussi Jésus dit-il : “ Le Père et moi, nous sommes un ”. Cette parole ne lui est pas réservée, tout homme peut la prononcer pour lui-même.
Et il appartient à tout homme, au nom d’une nécessité intérieure, de lui donner un sens dans sa propre vie et même de dépasser ainsi l’enfermement des catégories religieuses qui voudraient distinguer les croyants des incroyants. Le dynamisme spirituel de tout être dépasse les normes des religions. La question alors n’est plus : “ Quel est ton credo ? ”, mais : “ Qui es-tu ? ”. Les récits de vie deviennent alors le livre ouvert sur l’absolu intime du cœur de l’homme, le lieu où s’inscrit sa trace vers l’infini.
C’est ici que nous rejoignons l’écriture de Gilles Cosson.
Dans sa première partie, il raconte des récits de vie, d’autant plus flamboyants que les acteurs sont des personnalités hautes en couleur et que leur aventure, même minime, touche notre cœur. Il rejoint à travers elles la richesse et la complexité émouvante de l’existence saisie dans la proximité et la diversité des hommes de notre temps. Il n’en tire aucune leçon, aucune théorie, il nous les propose tels qu’il les a rencontrés, tels qu’il les imagine. Tels aussi que l’écriture les transfigure. À nous d’y reconnaître nos compagnons de voyage et de penser à tous ceux qui ont été décisifs sur notre propre chemin. C’est à nous de les reconnaître et de devenir attentifs à ceux qui nous accompagnent. C’est un texte de l’attention au meilleur des êtres et un éveil pour garder confiance au meilleur de nous-mêmes. Il est même possible d’aller plus loin et d’en saisir une invitation à contempler ce que nous appelons – faute de mieux – le mystère de Dieu. Je pense, pour ma part, qu’il n’y a pas d’autre lieu pour vivre de cette contemplation, que la vie des hommes. “ Tu es le Dieu inconnaissable ” dit Isaïe. Et ce n’est pas grave si nous sommes attentifs à la Grande présence qui réside dans le cœur de tout homme, à son insu souvent et même à notre insu.
Gilles Cosson tente dans la deuxième partie de formuler sa propre expérience de cette Grande présence, dans le cheminement de sa propre vie, celle d’un homme de son temps marqué, en autres itinéraires, par une formation scientifique. Il conduit cette tentative avec une belle sincérité rigoureuse, ce qui donne parfois à son exposé une certaine austérité qui est le propre des convaincus. Son honnêteté est de ne pas chercher à nous convaincre, mais de nous proposer, d’une manière plus systématique que dans la première partie, un itinéraire vers la découverte du mystère de Dieu. Mais il sait bien qu’aucun exposé ne peut convaincre quelqu’un de l’existence de Dieu. Son propos n’a pas cette ambition. Il dit simplement voici les chemins que j’ai empruntés, les fidélités que j’ai tenté de vivre, les repères dans l’histoire de l’homme et dans l’histoire de l’univers que j’ai reconnus. Il n’a rien d’un “ prédicateur évangéliste ”, il est le simple témoin de son intime conviction. Et ainsi il ne manquera pas d’éclairer ceux qui comme lui ont pris au sérieux les interrogations de la science.
Le double cheminement de Gilles Cosson se termine par une supplique “Et maintenant, écoute-moi encore ”. Ces deux pages émouvantes, comme une invitation pour chacun à écrire les siennes, évoquent en moi cette modeste et immense suggestion de Rainer Maria Rilke sur l’écriture poétique : “ Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. ” Les cahiers de Malte Laurids Brigge
