Réponse à Thierry Wolton
"J’ai lu avec intérêt l’article de Thierry Wolton publié dans vos colonnes le 30 janvier et ai eu l’occasion de débattre avec lui le jour même dans un entretien radiophonique (1). Je ne crois pas qu’il soit possible de laisser sans réponse la façon dont il aborde le problème de l’islam et encore plus les solutions qu’il évoque."
Que le malaise des sociétés islamiques ait des causes politiques, nul ne peut le contester. La pauvreté qui règne dans nombre de pays musulmans, pourtant propriétaires des plus vastes ressources pétrolières de la planète, la corruption et l’autoritarisme endémique de presque tous les appareils de pouvoir, ont évidemment des conséquences au niveau des frustrations populaires et peuvent aboutir aux réactions meurtrières que nous observons. Que ces composantes, hélas trop fréquentes, des sociétés musulmanes aient des origines religieuses dans la mesure ou les prescriptions du Coran entretiennent une méfiance générale à l’égard de l’indépendance d’esprit et encouragent une société violemment patriarcale, ne peut être non plus être discuté. Mais que la seule solution du problème réside dans l’importation en pays musulman des valeurs occidentales que sont la liberté de pensée et la démocratie, tout en menant une « lutte à mort » avec les islamistes, me paraît être une illusion de première grandeur, celle-la même qui nourrit les fantasmes de la politique américaine au Moyen Orient depuis quelques décennies.
Nos sociétés laïques ont le plus grand mal à admettre qu’une grande civilisation, en l’espèce la civilisation musulmane ait pu se constituer d’abord et avant tout sur une base religieuse. Or le Coran comme les Hadiths (dits du prophète Mahomet) structurent dans le détail la vie du croyant. On peut railler la soumission qui constitue le fondement même de la foi musulmane, mais ce serait oublier le réconfort qu’apporte à plus d’un milliard d’individus le fait de placer sa vie toute entière, y compris dans ses aspects quotidiens, sous le signe de la foi. Il faut nous reporter au Moyen-Âge pour retrouver en Occident pareille imprégnation. Encore faut-il souligner que s’agissant de la foi chrétienne, celle-ci ne reposait sur aucun texte impératif là où le Coran régissait à l’époque une civilisation fondée sur des prescriptions censées être reçues directement d’Allah.
Il est donc vain de croire que c’est par l’implantation en terre d’islam des habitudes socio-économiques de l’Occident que sera éradiquée la réaction violente de ce dernier à l’égard de nos modes de vie et de pensée. Il ne s’agit pas, bien entendu, de dédaigner l’introduction de davantage de démocratie dans la vie politique ou de mesures visant à l’amélioration du niveau de vie, il s’agit simplement de considérer ces solutions d’ordre matériel pour ce qu’ils sont : de simples moyens, nécessaires et non suffisants.
Pour répondre à la soif de spiritualité qui baigne les pays musulmans, il n’est pas d’autre méthode que d’ouvrir une voie nouvelle qui, en jalonnant l’avenir et en offrant une possibilité de dépassement, ramène l’islam à ce qu’il est : un moment de l’histoire religieuse, un très beau moment certes, mais rien de plus. Toutes les religions sont le produit de l’histoire, toutes sont faites pour être un jour réinterprétées et dépassées, au moins dans leurs aspects les plus marqués par l’époque de leur naissance, et l’islam n’échappe pas à cette règle. Or il faut bien voir que c’est là que se situe le nœud gordien des relations de l’islam avec les autres religions : Pour les musulmans en effet, le Coran est un livre « incréé », remis directement par Dieu à Mahomet et son existence même marque la « fin de l’histoire » religieuse une fois pour toute et pour toujours. Cette interprétation est présentée par le prophète lui-même lorsqu’il dit :
« Pour que vous sachiez quelle est ma place parmi les autres prophètes, imaginez un homme qui a construit une demeure qu’il a achevée et décorée, laissant seulement l’emplacement d’une seule pierre. Chaque fois qu’une personne y entre, elle dit : quelle belle demeure ! Dommage qu’il manque cette pierre ! Je suis cette pierre. »
Seule une spiritualité nouvelle, adaptée aux exigences de notre temps et donc « universaliste » par essence, peut permettre aux adeptes de la religion musulmane de mettre celle-ci en perspective en faisant apparaître le côté irrémédiablement désuet de certaines traditions liées à l’histoire. Il ne s’agit pas de ridiculiser comme venant du passé des coutumes tout à fait respectables, il s’agit de constater avec l’estime voulue, que les temps ont changé, que la globalisation du monde et la proche conquête de notre système solaire ne sauraient s’accompagner d’habitudes de vie ou de pensée datant de l’époque des caravanes.
Le chemin de cette spiritualité est ardu. Il doit intégrer une recherche personnelle jamais achevée, un effort constant de l’homme pour s’abstraire du bruit assourdissant du monde, un ardent désir de retour à la source dont nous sommes issus. Quelques jalons sur cette route peuvent être proposés (2). Ce qui est certain en tout cas, c’est que l’affirmation par les hommes de prière d’une spiritualité exigeante et adaptée à notre époque est sans doute la seule voie permettant au monde musulman de comprendre qu’il n’est pas l’objet d’une agression, mais qu’il lui faut maintenant réfléchir aux limites d’une foi magnifique certes, mais dont certains aspects ont vieilli sans appel.
Ce n’est donc pas d’une lutte à mort qu’il s’agit, comme le suggère Thierry Wolton, mais d’un effort commun vers le dépassement spirituel.
(1)Débat diffusé le 09 février sur FM 100.7.
(2)G. Cosson, Lettre à un ami musulman suivie de Une spiritualité pour notre temps Editions de Paris, Max Chaleil 2005
