Thulé

Thulé constitue une plongée romanesque dans le XVIème siècle, âge de troubles et de renouvellement, communément appelé « Renaissance ».

Âge de troubles d’abord, car il est marqué par :

 

L’apparition du protestantisme, rupture avec la tradition catholique, dont l’émergence va bouleverser l’horizon religieux et politique qui avait donné sa cohérence à l’Europe du Moyen ÂgeMais aussi par la formidable poussée de l’empire ottoman qui va manifester tout au long du siècle un dynamisme exceptionnel menaçant l’intégrité territoriale des empires chrétiens

Renouvellement bien sûr par la découverte du Nouveau Monde, la circumnavigation du globe et l’extraordinaire développement à cette époque des sciences et des arts

C’est dans ce contexte agité que prend place le voyage initiatique d’un jeune Islandais qui, au travers des tribulations qui constituent l’essence même de l’ouvrage, va se découvrir lui-même et parvenir à l’âge adulte.

Le livre prend place dans la déjà longue série des romans historiques de l’auteur qui, d’ Arenna à Tourmente et passion, se penchent sur l’émergence et la construction d’une personnalité par la rencontre de l’amour et de la douleur.

Le but de l’ouvrage sera donc de faire apparaître au fil du chemin les problèmes comme les solutions des problèmes matériels et moraux qui se présentent aux yeux d’un jeune homme idéaliste espérant de la vie plus qu’elle ne peut lui donner, attitude commune à cet âge.

Ainsi le héros va-t-il promener un regard encore candide au départ, sur l’univers qui l’entoure, découvrant peu à peu sa cruauté, mais aussi sa beauté, apprenant à tracer son chemin au milieu des joies et des drames tout en sauvegardant l’essentiel : son intégrité morale.

La rencontre avec le raffinement de la cité des Doges, va être pour lui l’occasion d’une première découverte : la contradiction entre la civilisation complexe d’une vieille cité marchande et les principes simples qui régissent un être formé à la discipline d’une nature impitoyable. Là où cette nature ne saurait mentir, exigeant de chacun un comportement courageux et efficace, la société vénitienne s’adapte, voire « triche » en permanence en fonction des situations. Les codes de conduite y sont complexes et cette complexité, facteur de richesse, oblige en permanence à une souplesse d’esprit qui n’est pas naturelle à notre héros. « Nolens volens », celui-ci est bien obligé de s’en accommoder au prix d’une prise de conscience douloureuse des limites de son éducation.

Puis vient la deuxième étape des découvertes, plus dure encore, celle de la rencontre avec le monde turc musulman, dont les codes, à la fois brutaux et raffinés, vont mettre à rude épreuve ce qui reste de sa fraicheur d’âme. L’attitude de sa mère, retrouvée au harem et endurcie par les épreuves subies, va être pour lui décisive, elle-même lui enseignant durant leurs brèves rencontres comment survivre au milieu des difficultés, et lui expliquant que les compromis inévitables peuvent et doivent laisser intactes les qualités premières de la personne : honnêteté, courage et respect de soi-même.

Cette dernière notion contient la morale implicite du livre : si le monde est en effet multiple, à la fois rigoureux et fourbe, cruel et glorieux, l’être humain pour peu qu’il en décide, est capable de traverser l’existence sans se défaire de l’essentiel. Face aux clameurs des traditionnalistes qui dès cette époque gémissent sur la perte des « valeurs » qui avaient été celles de l’Occident chrétien du Moyen-Âge, apparaît le jeune univers de la Renaissance, univers complexe et exigeant qui exprime dans ses contradictions mêmes une richesse magnifique, comme d’ailleurs le monde de l’islam, porteur d’autres valeurs et d’autres exigences. Et il n’est pas d’incompatibilité entre ces contradictions et le grandeur de la personne. La recherche d’une unité artificielle, nous l’avons souvent écrit, ne peut être que mortifère. La « complexification » du monde qui a commencé à cette époque ne s’est pas arrêtée et ne s’arrêtera pas. Il est douloureux et parfois même impossible d’y faire face comme l’ont montré les trop nombreuses victimes d’un Moloch aux mille visages. Mais, n’en déplaise aux esprits chagrins, il n’est pas nécessaire pour autant à l’individu d’abandonner le socle de ses convictions, à commencer par celles qui, l’inscrivant dans une perspective spirituelle, lui proposent une règle de comportement librement élue.

La liberté du héros de Thulé pèse lourd sur ses épaules, mais elle est en définitive sa gloire, celle qui fait de lui un être fort, dans la tradition viking et grecque, celles de ses deux origines.

Gilles Cosson